La poliorcétique durant la Première Croisade

siège antiocheContrairement à certaines idées préconçues et largement répandues dans plusieurs ouvrages et articles de référence, les premiers croisés ne se réduisent pas à des brutes fanatisées, fermées d’esprit, portant de lourdes armures et frappant plus fort que les autres. Ils savent parfaitement utiliser toutes les connaissances militaires disponibles à leur époque et n’hésitent pas à accomplir de grands travaux pour accomplir leurs conquêtes. Ils doivent s’adapter à l’ennemi, au climat et aux situations plus ou moins favorables. L’art du siège des villes, ou poliorcétique, en est un aspect révélateur.

La Première Croisade fut en effet le théâtre de plusieurs sièges majeurs, les plus importants étant ceux de Nicée, d’Antioche et de Jérusalem. Des sièges secondaires furent également entrepris, comme ceux de Maarat ou d’Arqa . Au cours de ces opérations militaires, les croisés vont faire preuve d’une science militaire qui impressionnera leurs contemporains.

En premier lieu, il convient d’étudier la tactique mise en place pour la prise de ces villes fortifiées, bien défendues et ayant eu le temps de se préparer à un long siège. Il n’est pas question ici de raconter point par point les différents sièges, mais simplement de mettre en évidence les tactiques et les techniques employées révélant un haut degré de savoir-faire et d’ingénierie.

Les constructions : l’œuvre du génie durant la Première Croisade

Chaque siège débute par l’établissement de campements fortifiés placés aux points stratégiques autour de la ville et au plus près des murailles, souvent près des portes et des ponts pour bloquer l’accès à la cité. Au préalable, des éclaireurs, souvent des cavaliers légers dont quelques turcopoles, ont exploré le terrain destiné à  accueillir des dizaines de milliers de combattants et de civils.

Lancer des assauts irréfléchis contre des murailles souvent défendues par de profonds fossés, voire remplis d’eau comme à Nicée, se solderait par une cuisante défaite, sans compter qu’une armée de secours pourrait attaquer les arrières non protégés. Les croisés préfèrent donc se préparer en vue d’un long siège : ils amassent du ravitaillement, explorent les environs et établissent des tactiques pour bloquer puis prendre éventuellement la ville d’assaut. A Nicée, un lac bordant la ville empêchera longtemps les croisés d’investir totalement la ville et ils devront aller chercher sur les bords de la mer de Marmara des navires de guerres byzantins prêtés par l’empereur, les transporter sur des chariots pour les amener jusqu’au lac et ainsi bloquer tout ravitaillement et renfort venant du lac. Cette entreprise est en elle-même une action de grande envergure. A Antioche, l’immensité de la ville et le fait qu’une partie des remparts soient construits sur une montagne difficilement accessible empêchent un encerclement total.

Chaque campement est fortifié par des « barrières » (Guillaume de Tyr) certainement faites de pieux et de fossés, demandant de vastes travaux de terrassement, surtout si l’on considère que chaque campement doit abriter des milliers de personnes, combattantes ou non, des milliers de chevaux et de chameaux récupérés en grand nombre au cours des pillages des camps ennemis. Contrairement aux turcs, les croisés n’auront d’ailleurs jamais à souffrir d’une incursion ennemie, signe que les défenses étaient efficaces. Autour d’Antioche, ils iront même jusqu’à établir sur les hauteurs des redoutes destinées à surveiller la ville et les environs afin de prévenir toute attaque surprise, comme par exemple celle qui fut confiée à Tancrède devant l’une des portes principales de la ville. A Antioche encore, pour « fourrager » et trouver des vivres, les croisés doivent traverser l’Oronte, dont le seul pont est tenu par l’ennemi. Ils décident de construire un nouveau pont, établi sur des bateaux solidement amarrés et attachés les uns aux autres, et recouverts de solides panneaux de bois et d’osier pour le passage des soldats à pied ou à cheval. C’est là une œuvre d’envergure, qui d’ailleurs survivra aux intempéries de l’hiver, aux attaques ennemies et au passage de centaines de cavaliers.

Les campements établis sont composés essentiellement de tentes et parfois de constructions plus solides lorsque l’on peut tirer parti d’un ancien bâtiment. Ces tentes vont d’ailleurs être en grande partie détruites par les intempéries durant le siège d’Antioche et devront être entièrement remplacées par celles que les croisés prendront dans le camp du sultan Kerboga après leur victoire devant Antioche. Le camp croisé va alors ressembler point par point à un camp turc, sans compter que la plupart des chevaux des croisés sont désormais des chevaux arabes, achetés sur les marchés ou récupérés aux ennemis et qu’ils ont également récupéré des centaines de chameaux, dans les camps et les villes pillées pour transporter leur matériel.

Les machines de sièges

Une fois établis, les croisés ne se contentent pas d’attendre que leurs ennemis épuisent leurs réserves de nourriture. Cela prendrait trop de temps et il ne faut pas oublier que les assiégeants souffrent souvent autant que les assiégés du manque de ravitaillement, des épidémies et des attaques de l’ennemi. Une fois le camp établi et fortifié, il est d’usage de lancer la construction et l’établissement d’engins de siège. Ceux-ci peuvent prendre diverses formes en fonction de leur utilisation. Ainsi, que ce soit devant Nicée, Antioche ou Jérusalem, les sources (Anonyme, Raymond d’Aguilers, Anne Comnène) mentionnent des engins capables d’envoyer des boulets de pierre contre les murailles, des matières inflammables à l’intérieur de la ville et même les têtes des ennemis vaincus. Mangonneaux et pierrières sont cités par Guillaume de Tyr qui insiste sur leur efficacité et leur précision. Si la pierrière est de construction relativement simple et actionnée par la force humaine, le mangonneau est un engin de grande taille, actionné par un contrepoids très lourd, dont la construction réclame un haut niveau de connaissances mathématiques, et un haut degré de savoir-faire en charpente : les « insgénieurs » sont ainsi nombreux dans l’armée et travaillent pour les différents seigneurs à des tarifs élevés.

Représentation d'un mangonneau

Représentation d’une pierrière

De plus, ces machines exigent un espace bien plat et sécurisé pour être actionnées dans de bonnes conditions, ce qui implique de gros travaux de terrassement dans des zones proches des murailles ennemies et donc sous le tir adverse, mais aussi de nouvelles fortifications et protections pour les artilleurs.

Les balistes sont également mentionnées : ce sont des machines plus petites que les mangonneaux, actionnées par un arc tendu seul ou par torsion de ressorts, lançant à l’origine des pierres mais pouvant également être construites pour lancer des dards d’un mètre de longueur à de grandes distances. Certaines pouvaient avoir jusqu’à 1000 livres de puissance (10 fois plus qu’un arc de guerre).

Une fois ces machines de jet mises en place, les croisés peuvent frapper les murailles, les chemins de ronde et même l’intérieur des villes depuis leurs positions. L’étape suivante est l’approche des murailles, soit par des travaux de sape pour ouvrir une brèche, soit par des assauts directs sur des sections de murailles avec des échelles ou, le plus souvent, avec des tours d’assaut.

Le travail de sape est un travail de spécialistes disposant d’un matériel adapté, capables de desceller de gros blocs de pierre, de creuser des tunnels à travers les remparts et d’étayer ce tunnel avec une solide charpente pour éviter tout effondrement. Pour approcher des murailles, il faut tout d’abord combler les fossés avec des pierres, de la terre, du bois… Ce travail risqué peut se faire à l’abri de mantelets en bois que l’on fait rouler au bord des fossés. Les grands seigneurs de l’armée croisée promettent de l’argent à ceux qui auront le courage de jeter des pierres dans les fossés. Une fois le fossé rempli et le remblai aplani, ce qui peut prendre plusieurs jours, on construit une structure de bois solide sur roues, avec un toit renforcé pouvant résister aux pierres jetées du haut des murailles, et on la place contre la muraille. Guillaume de Tyr explique que c’est un ingénieur lombard qui a réussi à en construire une avec toit fortement pentu et suffisamment solide pour résister aux attaques. C’est depuis cette construction, appelée parfois « scrophae » (truie en latin) ou « chatte », que les sapeurs travaillent. A plusieurs reprises, les sources mentionnent la destruction de ces constructions sous le poids des pierres ou à cause des produits inflammables. A ce propos, il est clairement mentionné, et ce dans plusieurs sources (Anne Comnène, Guillaume de Tyr) que les défenseurs jettent de « la poix, de la résine, de l’huile, du lard et toutes sortes de produits inflammables » (Guillaume de Tyr) sur les machines des assiégeants puis y mettent le feu. L’huile est donc bien utilisée pour repousser les ennemis, mais elle n’est pas chauffée, elle sert simplement de carburant au feu.

Les croisés construisent également des tours mobiles, ou hélépoles. Anne Comnène est d’ailleurs ébahie par leur savoir-faire et pense qu’ils devaient disposer de techniques de calcul (elle utilise le terme d’ « optique ») pour déterminer la hauteur que devait atteindre la tour d’assaut pour permettre au pont levis de s’abaisser exactement au sommet d’un rempart ennemi. Ces tours ont plusieurs étages reliés entre eux par des échelles et le sommet est occupé par une plate-forme défendue par des archers. Ces tours d’assaut seront utilisées à Nicée puis à Jérusalem où celle de Godefroy de Bouillon permettra l’assaut victorieux.

Représentation d'une tour d'assaut

Représentation d’une tour d’assaut

Guillaume de Tyr cite l’utilisation de béliers,  plus pour défoncer les murailles que  les portes , ces dernières étant certainement trop bien défendues par des ouvrages avancés et par des tours munies d’engins de guerre.

Ces machines n’ont permis une victoire par assaut direct qu’à Jérusalem. Néanmoins, si les défenseurs de Nicée décident de se rendre aux troupes de l’empereur byzantin, c’est parce que les croisés les menacent sérieusement : une tour a été abattue par les sapeurs du Raymond de Toulouse, les machines de guerre frappent les remparts et empêchent les défenseurs d’accéder aux chemins de ronde, les tours d’assaut se rapprochent de jour en jour et le lac est totalement bloqué. Un assaut aurait certainement sonné le glas de la cité de ses habitants, la tradition militaire de l’époque voulant que toute ville prise d’assaut soit pillée et sa population massacrée : une façon de dissuader toute résistance… Et si c’est la ruse de Bohémond de Tarente qui finit par avoir raison d’Antioche , les travaux du siège auront considérablement affaibli les défenseurs.

Le ravitaillement

C’est là un aspect largement sous-estimé par les historiens et pourtant capital dans l’art de la guerre. Les sources insistent toutes sur cet élément central, véritable obsession des soldats et de leurs chefs. Comment ravitailler en nourriture des milliers de chevaux et de chameaux, des dizaines de milliers de soldats, de civils, d’auxiliaires de toutes sortes dans une région inconnue, souvent déjà largement exploitée par les assiégés eux-mêmes avant l’attaque ? A cela s’ajoute la nécessité d’obtenir du bois en grande quantité pour les feux de cuisine, mais aussi du bois de grande qualité pour les machines de guerre et les fortifications des camps. Ces questions reviennent sans cesse dans les sources, notamment lorsqu’elles évoquent les sièges, durant lesquels l’armée « vit sur le pays » durant plusieurs mois, et ainsi surexploite les ressources locales.

Il n’existe alors pas de véritable intendance chargée expressément du ravitaillement. Un pillage en règle de la région est mise en place, mais les expéditions de fourrage des soldats deviennent de plus en plus lointaines et risquées à mesure que les ressources locales se raréfient. Certaines tournent mal et se soldent par la mort de dizaines ou de centaines de croisés pris en embuscade.

A Jérusalem, c’est avant tout l’eau qui vient à manquer, les puits et les sources étant empoisonnés ou détruits. Les croisés devront la chercher au loin ou se contenter d’une petite source insuffisante pour eux et leurs animaux. Ils auront aussi à couvrir de longues distances afin de trouver le bois nécessaire à la construction des engins de siège.

L’entente entre les chefs joue un rôle essentiel dans le bon déroulement du siège et la distribution des vivres. A Antioche, les chefs de guerre parviennent à s’entendre pour envoyer dans des zones éloignées de fortes expéditions, comme celle menée par Bohémond, et ensuite partager le butin entre les soldats. Dans d’autres cas, comme à Arqa, les croisés se désunissent et le siège échoue.

Les sources indiquent que même une vaste expédition ne parvient pas à nourrir l’armée plus de quelques jours : chercher de la nourriture est un éternel recommencement. Durant les sièges, la famine frappera les croisés à plusieurs reprises : à Antioche, que ce soit avant ou après la prise de la ville, les combattants souffrent de disette et les plus pauvres meurent par centaines.

La question de l’intendance ne sera résolue que plusieurs siècles plus tard, lorsque les dirigeants prendront conscience de la nécessité de créer un corps spécialisé, chargé d’acheter la nourriture et non de la voler, de la convoyer efficacement et de la distribuer équitablement et régulièrement aux soldats. Bien entendu, les problèmes de conservation de la nourriture sont cruciaux pour comprendre les difficultés des combattants à garder des réserves. Non seulement la nourriture manque, mais sa mauvaise qualité est source de maladies et de carences alimentaires. Il est d’ailleurs question d’une maladie qui se déclare durant la siège d’Antioche et qui semble être le scorbut, au moment où l’armée souffre le plus de la disette.

L’assaut

A plusieurs reprises, les croisés ont tenté de prendre la ville d’assaut, au cours d’une action relativement courte mais très violente. Contrairement aux idées reçues, tout assaut est soigneusement préparé. Pour que la ville soit au moins partiellement encerclée, pour que les campements soient montés et fortifiés, les machines de guerre construites et installées, les fossés remplis, les sapes prêtes à faire écrouler les murailles, les tours d’assaut prêtes à l’action, il faut au moins plusieurs jours, souvent plusieurs semaines. Au jour J, on place des sentinelles dans les campements, et on forme une arrière-garde solide prête à empêcher toute attaque sur les arrières par une armée de secours. Durant la Première Croisade, c’est souvent Bohémond et ses troupes d’élite qui tiennent ce rôle capital. En effet, une bonne arrière garde rassure les hommes participant à l’assaut, qui peuvent ainsi s’investir totalement dans leur mission. Un siècle plus tard Richard Coeur de Lion placera son meilleur capitaine, Guillaume le Maréchal, à la tête de l’arrière-garde durant ses batailles et dira qu’avec une arrière garde solide, on peut tout tenter à l’avant pour la victoire.

Passages_d'outremer_-_BNF_Fr5594_f59v_-_Siège_d'Antioche

Les machines de guerre entrent en action en premier pour frapper les défenseurs placés sur le chemin de ronde. On cherche à dégarnir le mur pour dissuader les archers ennemis. Ensuite, les archers et les arbalétriers approchent, protégés par des mantelets ou des porteurs de boucliers, et passent à l’action pour couvrir l’assaut. L’arbalète, qui a fait sensation à Byzance comme l’explique Anne Comnène, est une arme beaucoup plus puissante et moins fatigante à manier que l’arc mais plus lente, ce qui en fait l’arme parfaite pour les sièges.

L’assaut peut alors commencer, les soldats se servent des tours d’assaut pour approcher la muraille en étant à couvert, les archers sur la plate-forme de l’hélépole tirent sur les défenseurs qui sont en contrebas par rapport à eux. Une fois à bonne distance, les soldats abaissent le pont-levis de la tour et passent à l’attaque.

Cette tactique a fonctionné à Jérusalem et a donné la victoire finale aux croisés. La victoire ayant été obtenue par un assaut, la population est massacrée en grande partie et les quelques tentatives pour protéger des habitants, comme celle de Tancrède, échouent face à la violence de certains croisés fanatisés et hors de contrôle. L’assaut se termine donc dans le sang.

La poliorcétique, symbole de la sophistication de l’art militaire croisé

Pour mener à bien leur sièges, les croisés ont déployé des constructions de grande envergure, nécessitant de solides connaissances, des moyens importants, de la patience et du savoir-faire. La réussite de la Première Croisade, au-delà des espérances de beaucoup de croisés, doit beaucoup à cette maîtrise de la poliorcétique.

Auteur : Cyril Errera